Réforme des concours et formation des enseignants : territorialisation et contractualisation !

Dans ce domaine comme dans d’autres, la crise du Covid-19 n’a aucunement infléchi les projets du ministère : en effet la nouvelle présentation le 14 mai du projet d’arrêté «fixant le cadre national des formations dispensées au sein des masters MEEF» enkyste la «masterisation», accroît la contractualisation et constitue une attaque en règle contre les concours et les statuts.

Le renforcement de la « masterisation »

La réforme de la « masterisation », que FO a combattue dès l’origine, a délégué aux universités autonomes et à leurs INSPÉ la formation professionnelle initiale des fonctionnaires qui devrait être à la charge de l’État employeur.

Le projet d’arrêté réitère que ne pourront être nommés comme professeurs stagiaires que ceux ayant réussi non seulement leur concours mais aussi leur master !

Un même concours mais des préparations différentes

Utilisant à plein les possibilités ouvertes par la définition autonome des masters, le ministère entend « laisser le choix » de la période des « 12 mois consécutifs » d’alternance sous contrat prévue dans le nouveau cursus des masters, « laisser le choix » de la place des 12 semaines de stage qui viendront compléter, pour les non contractuels, les 6 semaines de stages prévues durant la 1ère année.

Ainsi les préparations aux concours comme le déroulement et le contenu des masters pourront différer sensiblement d’une INSPÉ et d’une université à l’autre : le même concours mais pas le même master, le même concours mais pas la même préparation ? Ce serait la fin programmée des concours nationaux.

Un accès au concours qui n’est plus garanti à tous

Renvoyant aux universitaires et collègues des INSPÉ la responsabilité de la sélection à l’entrée du master, le ministère laisse même la possibilité de « choisir » de n’accueillir que des étudiants qui seront sous contrat, c’est-à-dire d’éliminer d’emblée tous les autres étudiants qui souhaiteraient accéder à la profession enseignante. Il serait donc de fait interdit à ces derniers de passer le concours.

Ce serait l’assèchement programmé des recrutements statutaires.

Une machine à « former » … des contractuels

Les étudiants qui seront en alternance seront sous contrat pendant « 12 mois consécutifs ». Leur service hebdomadaire n’est pas précisé.

Autrement dit, ils seront tout simplement contractuels et pourront servir de moyens de remplacement «bouche-trous». Ceci y compris à plein temps, comme c’est explicitement prévu pour ceux préparant le concours de CPE et comme ce n’est pas interdit pour les autres.

Une entrée plus tardive dans la carrière, sans revalorisation

Le projet d’arrêté place le passage du concours en deuxième semestre de l’année de M2. Ainsi l’accès au statut de fonctionnaire est encore retardé d’une année entière. Et le ministère prétend renforcer l’«attractivité» de la profession enseignante ! Ceci ne pourra que décourager un plus grand nombre de candidats.

En outre aucune reconnaissance de la qualification supplémentaire acquise n’est prévue.

Fin programmée du caractère disciplinaire des concours et des masters

Le dernier semestre de master étant dévolu au passage du concours, il reste 30 semaines universitaires disponibles. Les périodes couvertes par l’alternance ou les stages couvrent au total 18 semaines. Concrètement il en resterait donc… 12 qui pourraient être consacrées à la préparation aux épreuves des concours.

Dans les masters, à Bac+5, l’enseignement disciplinaire ne serait plus délivré qu’à dose homéopathique ! C’est la négation du caractère disciplinaire donc universitaire des masters.

Par voie de conséquence, de quelles exigences disciplinaires pourraient bien être porteuses les épreuves des concours ? C’est la négation de l’enseignement critique et de l’autonomie pédagogique. La « professionnalisation », c’est la conformation d’enseignants aux attentes de la hiérarchie, c’est aussi le profilage de professeurs conformes aux réformes Blanquer.

Un pas supplémentaire vers l’annualisation des services

Le ministère utilise l’arrêté pour introduire la notion d’« obligation réglementaire de service annuelle cumulée », réduite des deux tiers pour les contractuels étudiants.

C’est un coin supplémentaire enfoncé dans la définition hebdomadaire des ORS pour aller vers l’annualisation des services dans le cadre des 1607 H pour tous.

Fin de la réduction des obligations de service hebdomadaires des fonctionnaires stagiaires

Pour ceux qui réussiraient malgré tout et le concours et le master MEEF et qui se retrouveraient donc fonctionnaires stagiaires, les conditions seraient bien plus difficiles qu’auparavant : en effet, il n’y aurait plus de réduction du service d’enseignement hebdomadaire, le ministère prévoit des «décharges» ponctuelles pour les jours de formation qui resteraient.

Mobilité forcée pour tous les collègues des INSPÉ

Les masters MEEF sont-ils les CFA du professorat ?

C’est ce qu’implique la réforme, avec dans un volume d’heures d’enseignement réduit, la nécessité d’introduire un tiers d’intervenants externes à l’INSPÉ, y compris des « associatifs » qui participeraient à l’évaluation, contre la laïcité et la qualification requises pour former des professeurs. À terme, tous les collègues en poste en INSPÉ seraient concernés par des « redéploiements », en direction du secondaire pour les collègues PRAG-PRCE, d’autres composantes universitaires pour les enseignants-chercheurs.

La précarisation, la contractualisation, la territorialisation, la mise en cause des statuts et des missions portées par la loi de Transformation de la Fonction publique et le projet de loi de programmation pluriannuelle dans l’enseignement supérieur et la recherche sont aussi à l’oeuvre dans la réforme des concours et des masters MEEF. L’objectif n’est autre que la mise en extinction du statut de la Fonction publique. La réforme des retraites, en faisant disparaître le salaire continué que constitue la pension, liée au statut de fonctionnaire, viendrait verrouiller le tout. Pour la FNEC-FP FO, c’est inacceptable.

Avec la FNEC-FP FO, le SNFOLC 35 revendique :

  • l’abandon de la «masterisation» et de la réforme Blanquer de la formation des enseignants qui déplace le concours en fin de master ;
  • un recrutement au niveau Bac+3, avec une formation professionnelle sous statut ;
  • des concours fondés sur la vérification objective des connaissances des candidats ;
  • le maintien de l’agrégation comme concours post M1 (ancienne maîtrise) ;
  • le maintien pour tous du statut et des droits statutaires, avec pour les enseignants des ORS hebdomadaires ;
  • l’abrogation de la loi de transformation de la fonction publique et l’abandon définitif du projet de réforme des retraites.

Le baccalauréat et le DNB, nouvelles victimes de la crise sanitaire

Profitant de la crise sanitaire, le gouvernement va toujours plus loin dans les réformes, la destruction des diplômes, des statuts.

C’est vrai pour le baccalauréat, comme dans beaucoup d’autres domaines et la potion que le ministre Blanquer entend infliger à ces deux diplômes risque de leur être fatale.

En effet, les textes relatifs au DNB et au Baccalauréat ont été examinés au Conseil Supérieur de l’Education du 11 mai… Les mesures qui sont proposées à titre exceptionnel vont dans le sens du renforcement du contrôle continu qui était au coeur de la réforme Blanquer. La session 2020 pourrait constituer un laboratoire inédit pour aller très loin dans le démantèlement des diplômes et de l’instruction.

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Défense des diplômes et des programmes nationaux contre le diplôme Blanquer à la tête du client

Les textes relatifs au DNB et au baccalauréat ont été examinés au Conseil Supérieur de l’Education du 11 mai. Pour le baccalauréat comme dans beaucoup d’autres domaines, au compte de la crise sanitaire, le gouvernement semble vouloir aller toujours plus loin dans les réformes. Les mesures qui sont proposées à titre exceptionnel vont dans le sens du renforcement du contrôle continu qui était au cœur de la réforme Blanquer. Si les textes proposés sont publiés, la session 2020, pourrait constituer un précédent fâcheux, pour ne pas dire un laboratoire pour aller au bout du démantèlement du diplôme.

Toujours sans nouvelles de l’épreuve orale de français du baccalauréat

En dépit de la lettre commune des organisations syndicales et de jeunesse, le ministre répond au Sénat que les épreuves auront lieu. La direction des affaires scolaires se contente d’indiquer que le ministre a connaissance du positionnement syndical et qu’il réfléchit !

Bac et brevet sous le signe des ordonnances

Les textes ne seront pas soumis au vote. L’article 13 de l’ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 relative à la prorogation de la période d’urgence sanitaire prévoit que : « (…) les projets de texte réglementaire ayant directement pour objet de prévenir les conséquences de la propagation du covid-19 ou de répondre à des situations résultant de l’état d’urgence sanitaire sont dispensés de toute consultation préalable obligatoire prévue par une disposition législative ou réglementaire (…). »

Les organisations syndicales ont été consultées mais à condition de valider le principe du contrôle continu.

Dans sa lettre au Directeur général de l’enseignement scolaire en date du 16 avril, le SNFOLC, avec la FNEC FP-FO, a fait savoir son refus de s’inscrire dans ce cadre.

 

Des mesures qui aggravent la nature inégalitaire du contrôle continu

La mise en oeuvre du contrôle continu pose de nombreux problèmes. Tout d’abord, il s’agit de la destruction du caractère national du baccalauréat. C’est pourquoi FO y est viscéralement opposée.
Les mesures prises aggravent cela et démontrent, s’il le fallait, que contrôle continu et égalité républicaine sont incompatibles.

Le relevé de note du baccalauréat sera constitué à partir de la moyenne des moyennes du premier et du second trimestre, dans chaque discipline.

Le ministère prévoit que le jury académique prenne en charge l’harmonisation des notes, non pas au niveau d’une discipline comme cela se fait en temps normal, mais au niveau de l’établissement. Si la moyenne des résultats des élèves au baccalauréat, session 2019, en Histoire-géographie dans la série ES en Terminale était 14/20 et que la moyenne du contrôle continu session 2020 pour la même discipline et la même série est de 12/20, une « revalorisation » sera opérée.

Sur quels critères ? Le ministère répond avoir confiance en « l’harmonisation intelligente » au sens de l’intelligence humaine. FO comprend qu’il s’agit, encore une fois, de faire porter la responsabilité aux personnels et à leur arbitrage local.

Par ailleurs, les enseignants sont en droit de se demander ce qu’il restera de leur évaluation à l’arrivée. La confusion entre évaluation formative et certificative est préjudiciable pour tous, élèves et professeurs.

Le jury délibérera ensuite sur la base du livret, pour délivrer le baccalauréat et les mentions. Le calendrier de ces échéances reste inchangé mais il est prévu que le jury puisse se réunir par téléconférence à condition que les participants puissent être identifiés.

Sur proposition du jury et à titre exceptionnel, les élèves ayant échoué suite aux épreuves du second groupe pourraient participer à la session de remplacement de septembre.

Ainsi, il y a donc un souci majeur d’égalité de traitement. Il faut noter que ces candidats, dont on ignore sur quels critères ils seront sélectionnés et les candidats libres, auront droit à des épreuves écrites.

Enfin, le jury, pour attribuer le diplôme, pourra valoriser « l’engagement, les progrès et l’assiduité ». Cette disposition est manifestement contraire à l’égalité républicaine garantie par les statuts de la fonction publique. Le fonctionnaire s’expose à être accusé de ne pas respecter l’article 25 de la loi du 13 juillet 1983 : « Le fonctionnaire traite de façon égale toutes les personnes et respecte leur liberté de conscience et leur dignité. »

En l’état, il s’agirait donc d’un baccalauréat 2020 maison à la tête du client.

Force Ouvrière n’était pas demandeuse de ces modalités. La mise en oeuvre de la session exceptionnelle ne fait que renforcer les revendications des personnels sur le bac et le lycée Blanquer. Le ministre serait bien inspiré de renoncer à son projet et d’abandonner les E3C.

 

Le DNB : démonstration par l’absurde de l’inanité de la réforme du collège

La note finale résultera de la moyenne des moyennes trimestrielles ou semestrielles et des résultats du socle commun. C’est l’usine à gaz XXL avec un collège réforme 2014 aggravé.

Lorsque l’évaluation par compétences a été faite par couleurs, il va falloir convertir la couleur en points. Sur quelle base ? Il faut éviter « l’automaticité et faire confiance aux équipes. » répond le ministère.

Quelle discipline sera retenue pour l’EIST ?

De nombreuses questions sans réponses et tout à la charge des personnels au niveau local.

 

Ce qui se profile, c’est une charge de travail décuplée avec, en 3ème, un conseil de classe dit d’orientation début juin qui se couplerait au suivi des élèves par le professeur principal et le PSYEN par « ENT, mail, messagerie instantanée » et un conseil de fin d’année qui remontera les notes du brevet et qui tiendra compte « selon le contexte local de reprise, de l’assiduité des élèves de 3ème ».

Le SNFOLC 35 invite les personnels à se réunir dès maintenant (en visioconférence si nécessaire) pour exiger :

  • les garanties sanitaires indispensables pour une reprise des cours dans le cadre des programmes nationaux : dépistage systématique, masques FFP2, gants, gel…
  • l’abrogation de la réforme Blanquer du lycée et du baccalauréat, abandon des E3C
  • le rétablissement des épreuves nationales, anonymes, terminales du baccalauréat
  • le rétablissement du baccalauréat comme diplôme national et premier grade universitaire.

Des hauts fonctionnaires dénoncent le projet du ministre de l’Education nationale

Cette tribune, rédigée par une quinzaine de hauts fonctionnaires du ministère de l’Education nationale (Dasen, inspecteurs généraux, cadres du ministère), a été publiée jeudi 14 mai par le Café pédagogique.

 

Nous, enseignants, formateurs, chercheurs, inspecteurs du premier et second degrés, inspecteurs généraux, directeurs académiques, cadres de l’administration centrale, sommes des témoins privilégiées et informés de la situation actuelle de l’école. Animer des équipes pédagogiques, diriger les services départementaux de l’Éducation nationale, piloter une circonscription, former des enseignants, enseigner les disciplines au programme, réfléchir à comment faire en sorte d’assurer au mieux la réussite de tous les élèves : tel est, depuis tant de temps pour les uns, moins longtemps pour d’autres, notre métier. Nous ne nous sentons pas partisans, et avons toujours été du côté des réformes quand celles-ci allaient dans le sens de l’amélioration des apprentissages et de l’épanouissement des élèves. L’esprit de chapelle nous est étranger et l’idée d’appartenir à un quelconque parti ou organisation qui nous aurait obligés à nous taire en cas de désaccord ne nous a jamais effleuré. Du reste, certains d’entre nous sont de « droite » et d’autres « de gauche » mais notre loyauté aux valeurs de l’École n’est d’aucun bord, elle est quotidienne. Et nous nous efforçons, au jour le jour, de la défendre et de la faire vivre de notre mieux.

Or aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous taire. Au-delà même de la gestion chaotique du Covid 19 dans les écoles, au-delà, dans ce contexte complexe, des propos du ministre  contradictoires, évasifs, ou immédiatement infirmés par le Premier ministre, nous considérons que ce serait une faute éthique et politique. Qu’observons-nous bien plus précisément que les journalistes, même les plus aguerris, n’écrivent ?

Nous voyons tout d’abord un immense mensonge.

En prétendant construire une école de la Confiance, le ministre et son Cabinet instaure un authentique climat de défiance. Dans ce climat aux ordres, le Cabinet ministériel manie contrôles, censures, dans un management autoritaire, fondé sur la suspicion, la menace, le verrouillage de toute expression qui ne serait pas « dans la ligne ». Les recteurs et les Directeurs académiques convoqués pour une grand messe qui nie leur marge d’autonomie et d’expertise. Ces procédés sont inédits, jamais vus à ce niveau dans l’École de la République ; les cadres que nous sommes les constatons, et les déplorons, soucieux que nous demeurons de ne pas confondre loyauté et soumission, conscience professionnelle et obéissance aveugle.

Les cadres que nous sommes y voient se déployer sans retenue, un double discours permanent, nourrissant une rhétorique d’une duplicité chronique : cela passe par l’affirmation d’une priorité accordée au primaire, notamment dans la politique dite des fondamentaux et du dédoublement des classes (GS, CP et CE1), mais dans le même temps une relégation d’autres mesures parmi les plus efficaces (comme « plus de maîtres que de classes) au profit de dispositifs dont aucune étude ne permet à ce jour de mesurer l’efficacité réelle sur les apprentissages des élèves. Le seul juge de paix étant le ressenti du Ministre disant que tout va mieux là où aucun indicateur fiable ne peut le confirmer. L’affichage d’un discours sur l’Excellence en voie professionnelle est brandie alors que dans le même temps s’opère une dilution de la voie professionnelle publique sous statut scolaire en vue d’une disparition progressive du lycée professionnel mis en concurrence avec des organismes de formation privés et l’apprentissage. En voie générale des lycées, la réforme du Bac a montré son impréparation et aussi le fait que les élèves les mieux dotés socialement seraient, là encore, les plus à l’aise.

Mise au pas

Ce n’est pas seulement la liberté pédagogique des enseignants qui est mise à mal, mais aussi la liberté de pensée d’une Institution toute entière mise au pas. La liste serait longue, à la Prévert (mais malheureusement moins réjouissante) : des enseignants à qui l’on distribue des « guides », au mépris de leur expertise, des inspecteurs du premier degré que l’on veut caporaliser, dont on réduit les missions à des fonctions de contrôle, des inspecteurs du second degré sommés de relayer des injonctions paradoxales, et de nier la réalité des difficultés de mise en œuvre sur le terrain, une Inspection générale de plus en plus technocratisée, réduite au contrôle et dépossédée de sa fonction d’expertise, des chercheurs en sciences de l’éducation, en sciences humaines et sociales que l’on stigmatise, ostracise, voire excommunie du débat d’idées inhérent à tout système éducatif dans un État de droit, des instances d’évaluation que l’on met au pas, voire que l’on remplace pour que le Ministre ne puisse disposer que des évaluations abondant dans le sens des réformes du ministère.

Ce sont encore des fonctionnaires et hauts-fonctionnaires purement et simplement dépossédés de leurs dossiers d’expertise au profit de technocrates plus soucieux de leur intérêt de carrière à court terme que de la qualité du service rendu compte tenu, au choix, de leur inexpérience ou de leur incompétence. Ou d’autres encore qui sans conscience ou par idéologie, peuvent enfin donner libre cours à leur autoritarisme spontané.

Les enseignants du premier degré sont quant à eux renvoyés à un statut de simple exécutants, suspendus à des préconisations d’une neuroscience devenue toute puissante et intolérante aux autres sciences de l’éducation. Des inspecteurs territoriaux deviennent contraints de surveiller et obligés de se faire, eux-mêmes et à leur corps défendant, des exécutants aux ordres, malgré leur ressentiment, malgré parfois leur honte (une phrase revient souvent dans toutes les académies, à presque tous les postes sans que le Cabinet n’en ait cure : « jusqu’où pourrons-nous nous regarder dans la glace le matin ? » ; « nous avons l’impression de nous renier nous-mêmes », etc.). Les agents publics sont amenés à faire passer les réformes venues d’en haut, au mépris même de leur autonomie et de leur conceptions éducatives.

Scientisme

Nous, cadres, observons également un aveuglement scientiste : le Ministre, dès son arrivée rue de Grenelle, a voulu donner une caution scientifique colorée de modernité à ce qui ne relève que de mesures idéologiques marquées dans les faits du sceau d’une pensée conservatrice et néolibérale sommaire. L’installation, sous la houlette directe du ministère et au détriment d’instances existantes d’évaluation du système scolaire, du Conseil Scientifique de l’Éducation nationale en témoigne. Ici, ne règne qu’une vision de la recherche cognitive, sans la didactique, sans les sciences de l’éducation, ni la sociologie de l’école. « Tout se joue dans le cerveau » dit le ministre. Vive l’imagerie du cerveau. À bas les 100 ans de recherches pluridisciplinaires sur l’école ! La communication ministérielle est formelle, en laissant croire que la simple « remédiation » technique, fondée sur des procédures et des protocoles, sur du « pilotage par les preuves » suite à des tests de positionnement pourra vaincre la difficulté scolaire. Les neurosciences (et encore, une école particulière) sont érigées au rang de nouvelle doctrine pédagogique au détriment du savoir-faire des enseignants et des personnels d’encadrement de terrain ; elles se substituent ainsi à la compréhension des enjeux culturels, sociaux et cognitifs des apprentissages scolaires. Le numérique éducatif, alpha et oméga de la pensée pédagogique actuelle, sert de cheval de Troie pour infiltrer les pratiques pédagogiques et offrir l’échec scolaire en marché aux éditeurs numériques et opérateurs privés. Les annonces récentes du Ministre au moment du déconfinement sur l’importance future de l’enseignement à distance vont bien dans ce sens. L’invasion des soft skills issues de l’idéologie néolibérale, reprenant les théories béhavioristes les plus éculées, contaminent le champ éducatif comme nouveau modèle de compétences centré sur l’individu au détriment des valeurs du collectif. Un détournement des thématiques de la personnalisation, de l’individualisation vient achever le travail en faisant porter sur les individus et non plus sur le collectif et les choix politiques la réussite des personnes ou de leur propre échec dans le système.

Un projet réactionnaire

Nous contemplons aussi, atterrés au quotidien, des mesures dites « pour la justice sociale » qui ne font qu’augmenter les inégalités sociales devant l’école.

En voie générale, sous le prétexte de l’exigence et du rehaussement du niveau, le ministre rétablit une culture élitiste qui trie, hiérarchise et sélectionne les élèves, mettant en place la compétition de tous et l’élimination des plus faibles au fur et à mesure du cursus scolaire. La réforme du Bac soumet les familles à une carte des enseignements de spécialités créant des inégalités territoriales de fait. Les E3C soumettent à une pression certificative permanente les élèves et leurs enseignants; dénoncées par les Chefs d’établissement et par une note interne de l’Inspection générale, perturbées dans plusieurs établissements, générant anxiété des élèves, pression permanente de tous et difficultés de mise en œuvre, ces épreuves ne servent que des logiques évaluatives au détriment des logiques de formation.

En voie professionnelle, alors qu’une large part du projet de démocratisation de l’École a reposé sur l’accès de ces élèves à l’enseignement supérieur, les bacheliers professionnels ont été dépossédés à bas bruit des disciplines de l’enseignement général par une baisse drastique des horaires, ce qui leur interdit désormais tout projet de poursuites d’études. Cette saignée horaire des disciplines générales en lycée professionnel, dénoncée par les enseignants comme on crie dans le désert, attente aussi à un enseignement émancipateur, levier majeur de l’intégration des élèves issus des milieux populaires. Cette politique consiste, de fait, à séparer les LP du paysage scolaire français en les arrimant au monde de l’entreprise et à une vision surannée et irréelle de l’apprentissage.

Dans le primaire et au collège, la liste est longue encore des entorses à notre Pacte républicain autour de l’École : une priorisation accordée à la maternelle privée (avec l’obligation scolaire à 3 ans) quand les maternelles publiques manquent de moyens ; une instrumentalisation de la thématique de l’échec scolaire pour rogner sur les moyens attribués à l’Éducation prioritaire (dont le nom même s’efface du portail internet du ministère) ; l’abandon de la dimension pédagogique de l’Éducation Prioritaire se faisant, au profit du thème, politiquement fort, de la ruralité. Nous dénonçons, en tant qu’acteurs de terrain et pilotes de ces réseaux, le détricotage progressif de cette politique œuvrant depuis des années à comprendre et à agir sur les difficultés des élèves les plus éloignés de l’École.

Éducation à la citoyenneté et laïcité dévoyés

Et pour aggraver encore le constat, le Ministre a choisi une mise en scène d’un traitement « sage » de la question de la laïcité scolaire tout en nommant un Conseil des Sages composé de membres dont certains sont très nerveux sur ces questions sensibles, contribuant ainsi à une irresponsable hystérisation du débat médiatique sur l’islam. Ce principe de laïcité scolaire, auquel nous tenons tant, se dit parfois au mépris de la loi, par le Ministre lui-même. À ce titre, l’instrumentalisation de la laïcité à des fins politiques, est heureusement contrôlée par les acteurs de terrain que nous sommes et… le Premier ministre lui-même au sujet des mamans accompagnatrices. Une instrumentalisation qui s’étend aussi aux questions liées aux banlieues, et au mépris des travaux existants. Mais il est vrai qu’il s’agit souvent de travaux sociologiques que le ministre renvoie, d’une formule de slogan, à des bourdieuseries sans intérêt et fausses.

Pourtant, le Ministre se voulait offensif sur la question de la citoyenneté : n’a-t-il pas annoncé un ajout au tryptique républicain : Liberté, égalité, fraternité et Respecter autrui ? Il s’agit là encore de l’énonciation d’une formule (« respecter autrui ») dont, nous, acteurs de terrain situés à tous les échelons de l’Institution, pouvons certifier du fait qu’aucune action ne vient appuyer cette intention, réduite à une formule d’affichage réservée à la communication médiatique ministérielle. Le Conseil Supérieur des Programmes a consciencieusement vidé de sa substance pédagogique l’enseignement moral et civique (EMC) par un ajustement de ces programmes deux ans à peine après sa mise en place. Verrouillage, contrôle et reprise en main sont là aussi à l’ordre du jour. De même, rien ne vient favoriser les formations d’enseignants sur ce « respecter autrui » dont l’exemple le plus net est la formation statutaire des enseignants du premier degré qui, cantonnés aux « fondamentaux » que seraient le français et les mathématiques, évacue tous les domaines de la culture (tant scientifique, humaniste, artistique, historique que géographique). La formation statutaire des cadres suit le même chemin dans un Institut (l’IH2EF) dévolu désormais uniquement à la passation des consignes ministérielles. Le ministère ferait bien d’initier dans ses logiques quotidiennes ce « respecter autrui » si absent de ses propres fonctionnements, comme un rapport de l’Inspection générale vient de le pointer, notamment au sujet de l’organisation interne de la rue de Grenelle et de la Dgesco en particulier.

Nous, cadres de l’Éducation nationale, confondus par la situation faite à l’École de la République, ne pouvons nous résoudre à cet état de fait et prenons la responsabilité d’écrire ici pour, qu’au moins, nous puissions nous regarder en face et nous dire que nous avons prévenu du tournant qu’avait pris l’École. Car au-delà de telle ou telle mesure, c’est bien la philosophie d’ensemble qui vient heurter nos valeurs. La culture ministérielle actuelle est éloignée, de fait, de la culture professionnelle enseignante et de terrain. Le Ministre entend aujourd’hui piloter de façon autoritaire des réformes sans construire l’adhésion des enseignants et sans prendre en compte l’expertise des personnels d’encadrement. Symptomatiquement, la loi « pour l’école de la confiance » couvre de facto une politique de la défiance inédite à l’égard du pédagogique. Le plus grave est là. Nous observons, consternés, un système éducatif détourné de ses fondements républicains et de ses valeurs et ne pouvons nous taire. Le terrifiant verrouillage en cours du débat démocratique sur les enjeux et les finalités d’une École pour tous ne se fera pas avec notre contribution car nous ne voulons pas, nous, enseignants, formateurs, chercheurs, inspecteurs du premier et second degrés, inspecteurs généraux, directeurs académiques, cadres de l’administration centrale, trahir l’École de la République et ses idéaux.

Groupe Grenelle