Paroles d’AESH : Les rongeurs ne partent que si  le navire menace de sombrer.

Il y a bien longtemps que le beurre n’est plus présent aux côtés des épinards !
 
La faute à des salaires de misère. Heureusement David Graeber nous fait remarquer que dans nos sociétés  se disant modernes et évoluées, plus un métier est utile à la collectivité, moins il est rémunéré (quelques exceptions venant confirmer et renforcer cette règle générale).
 
Appartenant donc à cette nouvelle classe sociale doctement définie par notre trop érudit président, les derniers de cordée (presque derniers je dois l’avouer) il nous faut donc nous nourrir de notre rôle social si important ce qui revient à nous demander de vivre d’amour (pas si simple à trouver) et d’eau fraîche (en voie de raréfaction). Chose difficile vous en conviendrez ! Nous exercerions donc une fonction fondamentale ce qui semble être confirmé à l’écoute nos responsables lors des réunions qu’ils organisent parfois, sous-entendant que sans notre présence rien ne puisse fonctionner (ce qui est faux, car en cas d’absence prolongée l’institution ne prend même pas la peine de nous remplacer ou de rechercher une solution !). Que de louanges nous sont faites, oubliant au passage les instituteurs et institutrices réalisant la totalité du travail. Que de pommade passée, produit qui n’est pas touché par une pénurie au vue des quantités déversées (ce qui est à signaler au premier d’entre nous !) mais qui présente des effets secondaires trop souvent ignorés : nausée, révolte.
 
Et puis il faut aussi en parler, il y a cette perspective pour de nombreux aidants qui comme moi souffrons de la lourde tare d’être diplômés de l’enseignement supérieur et donc à ce titre d’avoir l’obligation, jusqu’à nos 67 ans, de devoir courir après des gamins menaçant de fuguer ou si besoin de devoir ceinturer des enfants trop déviants, dans le seul but de protéger leurs camarades!    
 
Mais en cette fin d’année, je veux parler d’enfants, d’élèves, de chair et d’os, qui ne sont ni des numéros, ni de simples lignes sur je ne sais quel tableur.
 
D’une enfant qui dès la moyenne section était en grande difficulté, ne chercha par la suite qu’à se faire oublier, au point se refuser de grandir, peut-être pour mieux se cacher. En ULIS, n’ayant trouvé la fameuse cape d’invisibilité, et constatant aussi sans doute qu’elle n’était pas seule à avoir quelques problèmes d’apprentissage, elle commença à jouer avec les chiffres, puis les nombres, les additionna, en retrancha certain, pour à la fin parvenir à les multiplier, ou les diviser. Mais elle sentait que la résolution de problèmes devait être bien plus intéressante, ce qui l’obligea à entrer dans la lecture. Une évolution et des progrès qui auraient dû se poursuivre en ULIS collège mais voilà….. Soit à cause d’un(e) référent(e) MDPH débordé(e) par le nombre trop important de dossiers à traiter, soit à cause du nombre de place limitée en ULIS collège, elle fut affectée en 6ème ordinaire, avec  seulement un AESH qu’il fallut recruter, ce qui n’a pas dû être très aisé !
 
Pensons à cet autre enfant, arrivé très tôt dans le dispositif ULIS, qui ne pensait alors qu’à jouer, puis qui s’est progressivement montré plus volontaire, n’hésitant pas à nous redemander du travail, mais qui trop fatigable, ne pouvait rester concentré très longtemps. Lui qui nous disait être fier de ses progrès, qui nous disait vouloir les poursuivre mais voilà….. Pour des raisons similaires, il n’a pas été en IME, ou en ULIS collège, mais en 6ème ordinaire, avec un AESH, le remède miracle.
 
Et cet autre qui rejetait l’école, ses contraintes, le nombre trop important d’enfants à ses côtés, qui perturba fortement le fonctionnement de l’établissement durant quelques années, le temps d’obtenir une place en IME, place qui se transforma en une affectation en 6ème ordinaire toujours pour les mêmes raisons.
 
Depuis deux ou trois ans, ces cas se multiplient, je ne donne que trois exemples mais pour faire un état des lieux, sur les sept enfants sortis du dispositif ULIS ces deux dernières années, quatre sont encore actuellement en classe ordinaire ! Et les retours ne sont pas bons, mêmes inquiétants.
 
Énorme perte d’énergie, énorme gâchis ! Et ces enfants, comment le vivent-ils ? Comment va-t-on encore oser leur parler d’avenir ? Et surtout qui ?
 
 
Que dire de ces familles bien trop souvent perdues, avec qui nous avons dû travailler afin de leur faire accepter la différence de leurs fils ou de leurs filles? Avec qui nous avons dû bâtir d’autres projets ne ressemblant en rien à ceux dont ils rêvaient pour leurs enfants, parents qui parfois retrouvaient le sourire constatant les progrès et à qui nous devrions maintenant dire : « l’aide en dispositif ULIS s’arrête là, un AESH suffira ! » sans être assez courageux pour poursuivre « si nos responsables arrivent à en trouver, car il semble, on murmure ici et là, qu’ils aient toutes les peines du monde à recruter ! » (On se demande bien pourquoi !)
 
Que doit-on dire aux enfants qui en septembre entreront en ULIS, à ces nouvelles familles, qui dans deux à trois ans déposeront des dossiers dans les ULIS collèges, les IME, les ITEP…? Doit-on déjà leur avouer que notre travail ne sera qu’une parenthèse qui une fois fermée aura toutes les chances de déboucher sur une 6ème ordinaire ? Ou doit-on continuer à mentir, à se mentir, à clamer haut et fort les vertus de l’inclusion, et à prétendre la main sur le cœur que tout est mis en œuvre pour qu’un gamin en situation de handicap ait les mêmes chances de réussite scolaire qu’un autre enfant ?
 
Nous voilà donc face à une réalité trop difficile à exprimer, et un mensonge impossible à dire car tôt ou tard on nous le reprochera.
 
 
Et si simplement nous disions à ces familles qu’un enfant n’est plus qu’un simple numéro, une vulgaire ligne sur un tableur.
 
Si nous leur disions que leurs enfants ne sont que des coûts, que depuis des décennies ces coûts doivent être minimisés, ce qui revient à dire que nous sommes condamnés à être, nous, instituteurs(trices), professeurs(es), AESH, de moins en moins nombreux et à faire ce que l’on peut avec le peu que l’on nous donne, que la priorité des gouvernants n’est plus depuis déjà bien longtemps l’éducation de nos enfants, même s’ils sont différents, qu’il nous faut accepter de passer notre temps à écoper pour tenter de maintenir à flot un navire qui dans ces conditions est condamné à couler.
 
J’avoue bien humblement, que l’ « écopage » n’est pas ma spécialité, d’autant plus que la pommade que l’on me passe sur le corps me donne le mal de mer et que les repas ne m’apportent pas assez d’énergie.
 
Alors dans ces conditions mieux vaut aller voir ailleurs, même si ce n’est pas toujours plus beau !
 
Après des années, je jette l’éponge.
 
Point final.