La mémoire des luddites

Bis repetita placent, la Covid-19 s’invite à la rentrée scolaire et s’apprête à compliquer la tâche des enseignants, au même titre que celle des soignants,  des travailleurs sociaux et bien d’autres catégories de salariés qu’il serait trop long d’énumérer ici.

Depuis le début de l’épidémie, nous n’avons eu de cesse, à Force ouvrière, de revendiquer clairement que notre employeur garantisse la santé des professeurs, et qu’il respecte la législation relative au télétravail. Nous nous sommes sentis parfois bien seuls, tant les autres organisations «  syndicales » avaient à cœur de parler à la place de l’administration pour rassurer les parents d’élèves au sujet de la continuité pédagogique.

Les dérives que nous pressentions en la matière se sont bien produites : les collègues, nolens volens, se sont épuisés en rédaction de courriels, en visioconférences à l’utilité plus que douteuse, en classes virtuelles dont l’efficacité pédagogique reste purement…virtuelle. Pis encore, leur valeur professionnelle a pu être évaluée à l’aune de leur engagement dans ce qui était stricto sensu un chômage technique…

Il n’empêche, cette ébauche de généralisation du télé-enseignement dont le confinement a été le prétexte bien pratique s’affirme comme le futur gisement privilégié d’économies de postes dans la Fonction publique, et dans l’Éducation nationale en particulier. Et, avec les économies, de nouveaux métiers se profilent, qui mettront à mal celui d’enseignant, et qui feront disparaître les statuts particuliers qui sont les nôtres. Bienvenue aux répétiteurs 2.0, aux chargés d’ingénierie pédagogique, autant de figures que l’on peut découvrir sur les sites internet d’apprentissage des langues vivantes. Et adieu à ce vestige du passé que constitue désormais le professeur qui instruit entre les quatre murs désuets d’une salle de classe, imbu de son savoir académique et animé de la volonté de tirer une rétribution de son travail!

L’histoire des luttes sociales est jalonnée de ces moments de crise où la technologie franchit des paliers toujours plus nocifs pour le sens que prend le travail dans l’esprit du travailleur : plus l’être humain s’adjoint l’aide de la machine dans l’acte productif, moins le but ultime de son travail lui apparaît, moins le travail est générateur de satisfaction.

C’est la leçon que nous devons retirer du mouvement luddite (du nom d’un hypothétique meneur nommé Ned Ludd) qui, de 1811 à 1824, fit trembler le patronat et la couronne britannique. Les luddites étaient issus de trois métiers artisanaux hautement qualifiés: les tondeurs de drap, les tisserands sur coton et les tricoteurs sur métier, le sort que leur promettait l’industrie textile naissante était funeste : mourir ou devenir prolétaires.

C’est ainsi qu’en 1811 des patrons reçurent des courriers signés Ned Ludd, leurs métiers à tisser devaient être démantelés, sans quoi le sabotage réglerait le différend. Et sabotage il y eut, et à de nombreuses reprises. Les métiers à tisser détruits étaient les plus récents, ceux qui automatisaient le plus la production et nécessitaient le moins d’ouvriers qualifiés. On estime  qu’au plus fort de la crise, l’Angleterre avait mobilisé plus d’hommes pour combattre les luddites que pour combattre Napoléon au Portugal !

A l’heure où l’outil informatique est en passe de supplanter l’artisan hautement qualifié qu’est le professeur, retrouvons le luddite qui sommeille en chacun de nous. Si nous voulons retrouver le goût de la reconquête de tous nos acquis, c’est un enjeu vital…