Quelques mots d’explication ne seront pas de trop devant cet énigmatique détournement de la sagesse confucéenne qui veut que quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt…
La période de pandémie que nous vivons agit comme le révélateur implacable de ce que des dizaines d’années de politique d’austérité peuvent faire subir aux travailleurs du monde entier . De même qu’un séisme de magnitude 6 peut être destructeur en Haïti et anodin pour des constructions aux normes antisismiques, Covid-19 fait des ravages partout où, au nom de la réduction de la dépense publique, on a fermé des lits d’hôpitaux, recruté moins de médecins, réduit les budgets de recherche, détruit les stocks de masques… Et passe son chemin là où les tests de dépistage sont pratiqués autant que de besoin, là où les soignants ne sont pas laissés sans matériel de protection. De ce point de vue, la France, comme l’Espagne et l’Italie, apparaît désormais pour ce qu’elle est : un pays en voie de sous-développement ; le constat est certes cruel, mais il faudra bien que les responsables de cet état de fait finissent par rendre des comptes.
On dit que gouverner, c’est prévoir. Au nom de cet axiome, certains taxent le pouvoir en place d’amateurisme, d’impéritie, de légèreté. Au risque de les décevoir, il n’en est hélas rien. Sur une toute petite planète où l’espace dévolu à la vie sauvage devient si exigu que les migrations de virus d’animaux sauvages vers les espèces domestiques, et des espèces domestiques vers l’homme, sont un risque permanent, il est de notoriété publique que des pandémies nous menacent, il se trouve même des milliardaires pour le prédire. Dans ces conditions, quel gouvernant peut prétexter qu’il ne sait pas que les échanges économiques mondialisés nous placent tous sur un pied d’égalité face à une maladie nouvelle, où qu’elle apparaisse sur terre?
Depuis que le virus a fait ses premiers morts, la France a fait le choix de gérer la crise sanitaire comme un simple volet d’une politique d’austérité aggravée. La méthode est éprouvée : face à un manque criant de moyens, on évoque une mauvaise utilisation des moyens. L’Éducation nationale connaît la musique des classes de trente élèves en collège, trente-six en lycée, où il suffit d’innover pédagogiquement pour oublier comme par magie la lourdeur des effectifs. Vous n’avez pas de tests, pas de masques ? Éternuez dans votre coude, votez en respectant les repères visuels au sol, mettez en place la distanciation sociale, c’est gratuit !
De ce point de vue, le plaidoyer du Président de la République pour une restauration de l’État providence est éminemment suspect : a-t-on jamais vu hyène jurer qu’elle arrêtait la charogne ? Non, dans le « quoi qu’il en coûte » macronien, il demeure comme toujours un terrible non-dit. S’il devait aller jusqu’au bout de ses paroles, le Président dirait « quoi qu’il en coûte aux salariés ». C’est ainsi que, faute d’avoir mis en place une onéreuse politique de prévention, le pouvoir a fait ce qu’il sait faire : instaurer l’alliance de la répression et de la collecte de fonds en alourdissant les amendes pour rupture de confinement ; brandir la logique de guerre pour placer le pays entier derrière son chef et tuer dans l’œuf toute velléité de polémique ; suspendre le débat parlementaire sur les retraites pour faire taire toute contestation ; montrer du doigt les salariés qui « se tournent les pouces » comme l’ont prétendu les sinistres Pénicaud et N’Diaye ; brandir la perspective , comme le fait le ministère de l’Éducation nationale, de rouvrir les établissements sur temps de vacances scolaires ; légiférer par ordonnances pour flexibiliser le travail et réduire provisoirement les droits des salariés . Provisoirement ? On aimerait le croire, mais nous avons tous en tête l’expérience du provisoire qui dure depuis que des mesures d’exception en matière de libertés publiques on été traduites en droit commun (suite aux attentats de 2015 notamment).
Nous sommes donc brutalement passés du pouvoir politique au pouvoir biopolitique tel que le définissait Michel Foucault : ce nouveau type de pouvoir s’exerce sur le corps et sur la vie, et non, suivant un modèle juridique, sur les individus. Ainsi, le corps doit servir à produire, à travailler (et tant pis si l’employeur ne fournit ni solution hydroalcoolique, ni masque), pas à se promener dans un parc…
Qu’on ne s’y trompe pas, c’est cela qui est en jeu : être dépossédé de soi-même, aux ordres de son employeur et de son gouvernant, ou bien, comme nous le faisons à Force ouvrière, vivre et revendiquer en femmes et en hommes libres, regarder la lune des possibles quand on nous montre du doigt.
Alors il faudra bien provoquer le déconfinement des corps et des esprits ; il faudra bien faire rendre gorge à tous ceux qui nous imposent par la loi leurs projets mortifères, et reprendre le chantier là où nous l’avions laissé, à savoir construire la grève interprofessionnelle unitaire public privé. Le SNFOLC35 s’y tient prêt !
Avril 2020
