Zone de turbulences

« Le génie du soupçon est venu au monde » (Stendhal)
Ces quelques mots extraits de Souvenirs d’égotisme sont certes détournés de l’intention qu’y mettait l’écrivain, mais ils expliquent avec éloquence le regain de combativité que retrouve le pays ces derniers temps.
Oui, nous sommes entrés dans l’ «ère du soupçon» (l’expression cette fois est de Nathalie Sarraute) et personne ne peut plus désormais faire croire aux travailleurs que le monde de demain est taillé pour eux. Plus personne n’est dupe : avec chaque réforme du code du travail vient une kyrielle de reculs des droits collectifs et des pertes de pouvoir d’achat. Avec chaque réforme imposée à la Fonction publique vient le gel du point d’indice, les suppressions de postes par dizaines de milliers.
Au moment où débute une période cruciale d’élections professionnelles dans l’Education nationale, il est utile de rappeler ce qu’est Force ouvrière, et notre syndicat des Lycées et Collèges d’Ille et Vilaine en particulier… Nous ne confondons pas, nous, action et agitation : les collègues des établissements rennais touchés par la resectorisation des collèges le savent, avoir FO à ses côtés, c’est la certitude de pouvoir s’organiser dans la lutte. Nous n’avons pas, nous, un discours à l’usage des collègues, et un autre, beaucoup plus conciliant celui-là, que nous tenons devant notre employeur. Quand FO a voté contre PPCR( Parcours Professionnel Carrière Rémunération), c’était avec la certitude que les enseignants n’avaient rien d’autre à y gagner qu’une… perte de pouvoir d’achat, car c’est bien cela qui se passe, et que l’évaluation lors des rendez-vous de carrière serait une machine à broyer toute velléité d’esprit critique. Contrairement à un quarteron de syndicats partisans de l’accompagnement des contre réformes, nous ne faisons pas croire à nos mandants, nous, que le fait d’avoir évité le pire est en soi une victoire…
Le pouvoir est au beau milieu d’une zone de turbulences, et un rapport de forces susceptible- enfin- de déboucher sur une victoire des salariés est en voie de constitution. Dans une telle situation, le syndicalisme libre et indépendant est loin d’avoir fait la preuve d’une quelconque inefficacité, mieux : il est à même de défendre la seule revendication qui vaille : l’ « augmentation générale des salaires, des traitements et de la valeur du point d’indice, des retraites et des pensions ainsi que des minima sociaux » (extrait de la résolution de la Commission exécutive de l’Union départementale d’Ille et Vilaine du 23 novembre 2018). Non, décidément non, face à la cherté de la vie, du prix du mètre carré de logement, du litre de carburant, l’augmentation générale des salaires n’est pas une question à mettre en débat avant de la jeter aux oubliettes, c’est la seule réponse valable ! Procéder, comme le fait le Président de la République, en diminuant le salaire différé et le salaire socialisé que constituent nos cotisations sociales pour nous faire croire que, grâce à lui, nos salaires augmentent est une escroquerie intellectuelle. C’est faire croire que ce que nous avons immédiatement, nous l’aurons aussi plus tard ! C’est la casse de toutes les solidarités ouvrières, c’est le basculement vers un univers parallèle régi par des lois totalement ineptes qu’il présente comme le monde de demain.

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Mais il n’aura échappé à personne que notre propre organisation est, elle aussi, passée par des moments difficiles, et que les tenants de la ligne incarnée jusqu’en avril 2018 par un Jean-Claude Mailly devenu champion toutes catégories de la macron-compatibilité ont repris le contrôle d’une organisation qui les avait pourtant désavoués au congrès confédéral de Lille. Notre combat au quotidien, au SNFOLC35, avec l’Union départementale et les syndicats des autres secteurs professionnels, consiste à convaincre ceux qui seraient tentés de le faire que les résolutions combatives du congrès de Lille sont notre fil à plomb, et que les militants sincères et indépendants qui sont la majorité à Force ouvrière ne doivent pas être dépossédés de l’orientation adoptée en avril 2018 dans la capitale nordiste.
Le vote Force ouvrière du 29 novembre au 6 décembre 2018 prend donc une double signification. A l’externe, c’est un message clair envoyé aux prétendues organisations syndicales qui cautionnent les régressions : le monde enseignant est entré dans l’ère du soupçon. A l’interne, progresser significativement dans notre département ne sera pas un message moins clair : Force ouvrière est la propriété de ses adhérents et de ses militants de base, pas d’un appareil occupé à prospérer à leur détriment.

Didier Gaillard, secrétaire départemental du SNFOLC35