Lycéens / étudiants : les raisons de la colère

Le tirage au sort a bon dos…

Le projet de loi «relatif à l’Orientation et à la Réussite des Étudiants» a été présenté lors du  CNESER (Conseil National de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche) du 13 novembre 2017.

Dans sa présentation, la ministre a largement utilisé le tirage au sort de juin 2017 ainsi que le taux d’échec à l’université pour justifier son projet de loi, omettant soigneusement d’indiquer que la cause première de cet échec trouve sa source dans les conditions faites aux étudiants et aux enseignants (amphithéâtres surpeuplés, salles de TD en nombre et en taille insuffisante, pénurie de postes…), sans oublier l’impact direct des réformes antérieures du lycée et du collège ….

Le gouvernement l’avait expliqué : « on ne peut pas continuer avec le tirage au sort. Le tirage au sort est inacceptable ». C’est vrai. Il est inacceptable. Mais il ne s’agit pas de faire n’importe quoi !


Une sélection généralisée qui empêche les jeunes de s’inscrire dans le supérieur…

A la place du tirage au sort, le gouvernement a mis en place la sélection généralisée. Nul ne peut ignorer la situation à l’université : il n’y a pas assez de places, pas assez de postes. Plutôt que de créer des postes et d’augmenter les capacités d’accueil, la ministre Vidal a institutionnalisé la loterie sauvage, la sélection par le CV, la lettre de motivation, la lettre de recommandation.

Quelques chiffres : alors que 28.000 bacheliers supplémentaires sont attendus à la rentrée 2018, ce sont en tout et pour tout 19.000 places supplémentaires créées dans l’enseignement supérieur. Dans une filière « en tension » comme la filière STAPS, 6.000 dossiers sont parvenus à l’université Paris-Est-Créteil pour 300 places. Ce sont, à Paris-I, 600 places en première année de droit pour 14.000 dossiers reçus.

A un mois de la rentrée universitaire, beaucoup d’établissements d’enseignement supérieur étaient encore dans le flou quant au nombre d’étudiants qu’ils devraient accueillir. Une situation inédite, liée à la mise en place de la nouvelle plate-forme d’affectation : Parcoursup.

Parcoursup

A un mois de la rentrée universitaire, sur les 812.000 lycéens et étudiants en réorientation qui s’y sont inscrits, seuls 58 % (469.998) avaient définitivement validé leur orientation, selon  les indicateurs publiés par le ministère de l’Enseignement supérieur. Ils étaient 115.993 à avoir reçu une proposition tout en maintenant d’autres vœux en attente et 68.331 à n’avoir eu aucune réponse positive.

Le dispositif Parcoursup a même contribué à vider certaines filières ! Voici deux résultats édifiants en cette rentrée 2018-2019 :

  • Dans la prépa scientifique du lycée public Kerichen-Vauban à Brest : il y a 61 élèves en PCSI contre 96 l’an dernier !
  • Dans la prépa scientifique du lycée public Kerichen-Vauban à Brest : il y a 61 élèves en PCSI contre 96 l’an dernier !

Des critères de sélection opaques, injustes et discriminants 

Dans une tribune du 4 juin 2018, l’interfédérale de l’éducation dont fait partie Force ouvrière a dénoncé le fait que ni les candidats, « ni leurs enseignants de lycée n’avaient eu connaissance des critères ou algorithmes locaux mis en place pour déterminer l’ordre des dossiers« . Selon les signataires, « plusieurs centaines de milliers » d’élèves allaient être départagés sur des critères « injustes et discriminants ».

L’interfédérale a également insisté sur « l’injustice » de Parcoursup, car « il a fallu remonter jusqu’à plusieurs décimales après la virgule (parfois sept) pour départager des lycéens en fonction de leur moyenne« , ce qui relève « d’une loterie » ou d’un « tirage au sort« .

Elle a enfin dénoncé le caractère « discriminant » de Parcoursup car « il apparaît que dans les critères locaux, des pondérations de moyenne en fonction de la filière de baccalauréat et des lycées d’origine ont pu être appliquées« .


Un bac local et non plus national

La mécanique de cette réforme aboutit à priver les élèves et les enseignants de la garantie qu’offrent actuellement les programmes nationaux. Ceux-ci ne deviennent qu’une référence indicative puisque chaque lycée peut déroger aux horaires d’enseignement et organiser l’évaluation de ses propres élèves pour le diplôme terminal.

La réforme Blanquer du lycée va plus loin que n’a jamais été aucune réforme dans la destruction de l’enseignement disciplinaire. Les enseignants de première et de terminale ne sauraient plus sur combien d’heures de cours ils peuvent compter. Quant aux élèves, dans une même ville, ils ignoreraient également le nombre d’heures de cours dont ils bénéficieraient en 1ère et en Terminale, puisque rien ne le garantit plus : ni les programmes, ni la grille horaire.

Locaux


La fin du droit à l’éducation pour tous

Dès lors, le droit d’égal accès à l’instruction ne peut plus leur être garanti, en contradiction avec l’alinéa 13 du préambule de la Constitution de 1946, toujours en vigueur : « La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État. « 


Un système aberrant : la fiche avenir

La réforme confie à l’enseignant qui exerce en classe de terminale le rôle d’effectuer une pré-sélection lors des conseils de classe. Il se doit alors d’étudier les vœux émis par ses élèves, pour les valider ou les refuser.

Or, 70.000 élèves de terminale sur le territoire français, cela représente 7 millions de vœux à étudier par les équipes pédagogiques. A raison de 10 vœux au moins par élève (qui peuvent être groupés et contenir des vœux) x 35 élèves en moyenne par classe et à raison d’une minute par vœu = 5h50 par classe !

Cette pré-sélection n’a aucun sens. Et a pour conséquences directes un accroissement du temps de travail, et la modification du rôle et de la place du professeur.


Des contre-réformes aux conséquences désastreuses

  • Les contre-réformes du lycée, du baccalauréat et de l’accès à l’enseignement supérieur (loi ORE) vont avoir des conséquences désastreuses sur le système éducatif français : liquidation du baccalauréat, dilution des disciplines, baisse des horaires disciplinaires, suppression de milliers de postes, multiplication des compléments de service en fonction des choix locaux…

Mais bien d’autres contre-réformes aux conséquences tout aussi destructrices ont précédé les réformes en question :

  • Au collège, le nombre d’heures en français n’a cessé de diminuer : 6h par semaine au collège en 1995 en 6ème, 4h30 aujourd’hui. En mathématiques, de 1992 à 2012, les élèves de 5ème et de 4ème ont perdu une demi-heure hebdomadaire. La réforme du collège de 2016 a baissé d’une demi-heure l’horaire de mathématiques en 3ème et au total, ce sont 10h de cours disciplinaires hebdomadaires perdues, soit au moins 360 heures par an !
  • Au lycée, la réforme Chatel de 2010 a supprimé tous les dédoublements nationaux et des heures disciplinaires. Ce qu’a indiqué la précédente ministre : « de 2008 à 2015, l’indicateur d’heure par élève a été réduit de 6,5 %. » (Communiqué du 29 septembre 2016, archives du ministère de l’Éducation nationale). Tous les élèves de Seconde ont perdu la demi-heure dédoublée. En filière C (ancienne dénomination de la filière S), il y avait 6h de mathématiques en Première et 9h en Terminale. Actuellement, il ne reste que 4h en Première (une heure dédoublée en moins avec la réforme des lycées) et 6h en Terminale. L’Académie des Sciences fait le même constat : « une baisse de niveau qui s’explique par les réformes du lycée engendrées en 2000 et 2010. Ces dernières ont entraîné une réduction importante du volume horaire (4h30 hebdomadaires de Physique-Chimie en 2001, contre 3h en 2011 pour les premières S). « (communiqué de l’Académie des Sciences, Octobre 2017)

Ces contre-réformes successives, qui ne visent qu’à faire des économies au sein de l’Éducation nationale, expliquent la baisse du niveau des bacheliers sortants. Le grignotage progressif qui est fait des horaires disciplinaires, ne permet plus aux lycéens d’acquérir les mêmes connaissances que les générations précédentes. Grignotage, qui, par ses conséquences, a renforcé l’idée de la sélection : « les lycéens nouvellement diplômés n’auraient plus le niveau suffisant pour réussir à l’université. Il  faut donc les sélectionner !  » Un mensonge parfaitement huilé et médiatisé !

Les choix opérés par le Gouvernement ces trente dernières années sont à l’exact opposé des revendications de Force ouvrière.

Nous exigeons :

l’abandon de la réforme du collège de l’ancienne ministre Najat Vallaud-Belkacem ;

l’abandon de la réforme du baccalauréat et du lycée de Jean-Michel Blanquer ;

l’abrogation de la loi ORE et de Parcoursup ;

le maintien et rétablissement des épreuves nationales, terminales, anonymes ;

la création des postes nécessaires pour réduire les effectifs par classe dans les collèges et les lycées ;

– le rétablissement des heures disciplinaires supprimées dans les collèges et les lycées ;

le maintien des horaires disciplinaires nationaux et des programmes nationaux.

Comme l’a affirmé Force ouvrière depuis des mois au sein de l’interfédérale de l’éducation évoquée ci-dessus, le baccalauréat doit rester un diplôme national, garant de l’égalité des lauréats à l’échelle nationale, et le premier grade universitaire permettant à tout bachelier, partout sur le territoire, l’accès à la filière universitaire de son choix.

C’est précisément ce droit que la loi Vidal dite « Orientation et Réussite des Étudiants » du 8 mars 2018 remet en cause : s’il est retenu, le lycéen ira où il y aura des places disponibles.